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9ème dimanche après la Pentecôte

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Tu n'as pas connu le temps où tu as été visitée.

Sommaire

  Dom Guéranger, l’Année Liturgique  
  Bhx Cardinal Schuster, Liber Sacramentorum  
  Dom Pius Parsch, le Guide dans l’année liturgique  
  Office  
  Textes de la Messe  
  Dominica Nona post Pentecosten  
  9ème Dimanche après la Pentecôte  

Dom Guéranger, l’Année Liturgique

La déploration des malheurs de Jérusalem forme en Occident le sujet de l’Évangile du jour ; elle a depuis longtemps donné son nom, chez les Latins, au neuvième Dimanche après la Pentecôte.

Nous avons vu qu’il était facile de retrouver aujourd’hui encore, dans la sainte Liturgie, les traces de la préoccupation de l’Église naissante à l’endroit du prochain accomplissement des prophéties contre la ville ingrate qui fut l’objet des premières prédilections du Seigneur. Le dernier terme imposé par la miséricorde à la justice divine arrive enfin. Jésus-Christ, parlant du renversement de Sion et du temple, avait prédit que la génération qui entendait ses paroles ne passerait pas que tout ce qu’il annonçait ne fût accompli [1]. Près de quarante ans, laissés à Juda pour détourner la colère du ciel, n’ont fait qu’affermir dans son reniement obstiné la race déicide. Comme un torrent longtemps contenu qui rompt ses digues, la vengeance se rue sur l’ancien Israël ; l’année 70 voit exécuter la sentence que lui-même a portée, lorsqu’il s’écriait en livrant aux Gentils [2] son roi et son Dieu : Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants [3] !

Dès l’année 67, Rome, provoquée par la folle insolence des Juifs, députait Flavius Vespasien pour venger son injure. Le nom peu connu du nouveau général avait été sa recommandation la plus puissante au choix de l’inquiète jalousie du césar Néron ; mais à la famille obscure encore de ce soldat Dieu réservait l’empire, comme prix du service qu’attendait de lui et de Titus son fils la justice souveraine. Titus, en effet, le reconnaîtra plus tard [4] : ce n’est point Rome, mais Dieu qui véritablement, ici, mène la guerre et commande aux légions. Moïse, de loin, avait vu la nation pareille à l’aigle, fondre avec rage sur la Judée pour châtier les crimes de son peuple [5]. Mais à peine l’aigle romaine a-t-elle touché la terre des vengeances, que, domptée visiblement par une force supérieure, elle modère ou précipite sa fougue au gré des prophètes du Dieu des armées. Son regard, avide d’obéissance autant que de combats, semblé scruter les Écritures. Là, en effet, était son mot d’ordre pour chacun des jours de ces années terribles [6].

On avait pu s’en convaincre, lorsqu’une première fois, en 66, l’armée de Syrie, conduite par Cestius Gallus, s’était montrée sous les murs de Jérusalem. Le Seigneur voulait seulement alors donner aux siens l’avertissement qu’il leur avait promis, en précisant d’avance la suite des événements. « Lorsque vous entendrez le tumulte des séditions et des bruits de guerre, disait-il, n’en soyez point troublés : ces choses arriveront d’abord, sans que la fin vienne aussitôt [7]. Mais quand vous aurez eu le spectacle de Jérusalem entourée d’une armée, sachez que sa désolation est proche, et fuyez loin d’elle [8]. » Et, en effet, nous avons vu que la synagogue s’exerçait à l’émeute depuis longtemps déjà, sans avoir pu lasser la patience ou le mépris de la reine du monde ; jusqu’à ce que, le sang romain lui-même ayant coulé sous les coups des séditieux, Rome dut enfin s’émouvoir et faire avancer ses légions. Mais son armée devait premièrement fournir aux disciples de Jésus le signe annoncé [9]), entourer Jérusalem, et se retirer ensuite pour un peu de temps, afin de permettre aux chrétiens de quitter la cité maudite. Aussi vit-on le proconsul romain, au moment où il serrait la ville de si près qu’il semblait à la veille de la prendre en terminant la guerre d’un seul coup, donner à ses troupes le signal d’une retraite inexplicable, et lâcher la victoire déjà dans ses mains [10]. Cestius Gallus parut alors à tous saisi d’aveuglement et de vertige ; mais il exécutait, sans en avoir conscience, les ordres d’en haut, et dégageait la parole du Seigneur à son Église.

Vespasien lui-même rencontra dès le commencement, sur sa route, un de ces retardements divins que l’habileté de la tactique romaine devait se montrer plus d’une fois encore impuissante à tourner avant l’heure. Le plan arrêté dans les conseils du Très-Haut portait qu’avant toutes choses [11], avant que le sceptre déjà brisé de l’ancienne alliance [12] disparût consumé jusqu’aux derniers restes dans les flammes allumées par les Juifs eux-mêmes [13], l’établissement du Testament nouveau serait affermi chez les nations et confirmé solennellement par la consommation du témoignage apostolique dans le sang des témoins [14]. Or ce fut le 29 juin de l’année 67 que Pierre et Paul, fondant par leur trépas glorieux la stabilité de l’Église-mère, prouvèrent au monde que rien ne manquait plus désormais à la promulgation du règne du Messie méconnu d’Israël. Vespasien, entré en campagne au printemps de cette année, avait dû attendre que la triomphante confession des princes des Apôtres ouvrît à l’impatience de ses légions la voie des conquêtes : immobilisé, quarante-sept jours durant, au pied de la citadelle dont la prise devait lui assurer la possession de la Galilée, ce fut le 29 juin qu’il en força les portes.

Quarante mille cadavres, amoncelés sur les pentes de la montagne et s’élevant jusqu’à la hauteur des murs, apprirent aux Romains la résistance désespérée que s’apprêtait à leur opposer partout le fanatisme juif ; des habitants ou défenseurs de Jotapat deux hommes seuls survivaient, dont l’un fut Josèphe, l’un des chefs principaux et l’historien de cette guerre affreuse. Les enfants et les femmes eurent alors pourtant la vie sauve [15]. Mais un peu plus tard, à Gamala, autre forteresse bâtie sur le penchant d’un abîme, lorsque la moitié des assiégés eut succombé sous le fer ennemi et que la défense fut devenue impossible, les survivants, rassemblant les femmes et les enfants, se précipitèrent, avec eux tous, au bas des rochers et s’y brisèrent au nombre de cinq mille ; les légions, à la fin de cette effroyable journée, ne virent plus autour d’elles que la solitude absolue du désert [16].

De toutes parts, dans la malheureuse Galilée, le sang coulait à torrents et les sinistres lueurs de l’incendie embrasaient l’horizon. Comment reconnaître dans ce pays dévasté la terre de l’enfance du Sauveur, le théâtre de ses premiers miracles et des enseignements où marquaient leur empreinte, en paraboles gracieuses, les sites charmants qu’offraient aux regards de l’Homme-Dieu les collines pittoresques et les vallons fertiles de cette heureuse contrée ! Le bras de Dieu pesait maintenant de tout son poids sur cette terre de Zabulon et de Nephtali pour qui la première, comme nous le chantions dans la nuit de Noël, s’était levée si brillante la lumière du salut [17]. La première donc, cette fois encore, elle recevait la visite du Seigneur. Mais ce n’était plus, dans ces tristes jours, la visite de l’Orient divin ouvrant au monde les sentiers de la paix [18]. Caché maintenant sous la tempête [19], il lançait les feux de la destruction sur l’ingrate patrie qui ne l’avait point accueilli dans l’infirmité miséricordieuse de sa chair mortelle [20]. « En vain au jour de ma vengeance, disait le Psaume, ils s’exclameront vers quelqu’un qui les sauve et crieront au Seigneur ; je les briserai, je les disperserai comme la poussière dans l’ouragan, je les écraserai comme la boue des places [21]. »

Oh ! Comme l’Église apprit alors, pour ne plus l’oublier, qu’aucune bénédiction, qu’aucune sainteté passée ne garantit un lieu de la souillure et de la ruine ! Spectatrice terrifiée de ces événements du premier âge de son histoire, elle voyait la violence et tous les crimes porter leurs profanations dans les sentiers foulés par les pieds de son chef adoré, comme sur les montagnes où s’étaient prolongées durant la nuit ses prières et sa louange au Père de toutes choses. Un jour elle vit souiller affreusement jusqu’aux ondes si pures du lac de Génésareth, où s’étaient reflétés les traits de l’Époux quand il le traversait marchant sur les eaux, ou reposant dans la barque de Pierre et dirigeant ces pêches mystérieuses qui présageaient l’avenir. Six mille révoltés, traqués par la colère divine et le fer des Romains, rougirent de leur sang cette mer de Tibériade où Jésus avait dompté la tempête [22] ; leurs corps livides, rejetés par les flots, portèrent l’horreur sur ce rivage dont le Christ avait maudit les villes, pour ne s’être point converties à la vue des miracles sans nombre que sa divine condescendance y avait accomplis [23].

Leçon effrayante donnée aux âmes que Dieu prévient de ses faveurs de choix, et qu’il convie à une intimité plus grande ! Malheur à elles si, dans leur nonchalance et leur lâcheté, elles négligent de correspondre à la grâce, ou, comme les villes des bords du lac de Galilée, se contentent de l’honneur, sans chercher à produire des fruits de sainteté en rapport avec la grandeur et la fréquence des dons célestes ! Le prophète Amos, visant à la fois ces âmes oublieuses et ces cités distraites restées longtemps le séjour miséricordieusement préféré du Verbe divin, s’écriait pour lui à l’avance : « Je n’ai connu que vous de toutes les nations de la terre. Mais peut-on marcher à deux, sans qu’il y ait accord mutuel ? Aussi vengerai-je sur vous toutes vos iniquités [24]. » Nul châtiment significatif, en effet, nul rapprochement vengeur ne devait être épargné à Israël. Au printemps de l’année 68, un lieutenant de Vespasien chassait devant lui, sur la rive gauche du Jourdain, les populations éperdues [25]. Les malheureux fuyards couraient en masse dans la direction de Jéricho, où ils espéraient trouver un refuge, lorsqu’arrêtés en face de cette ville par le fleuve débordé, ils se virent entassés sous le glaive des troupes romaines qui, en arrière, leur fermaient toute issue. L’arche sainte avait autrefois, sur ces bords, ouvert un passage miraculeux aux tribus d’Israël ; mais, eût-elle été présente à cette heure, elle n’avait plus à protéger ces descendants indignes des patriarches, qui brisaient eux-mêmes le pacte de l’alliance conclue par Dieu avec la maison de Jacob. Ce fut alors une effroyable tuerie, un abatis sans nom d’êtres humains, là même où, quarante ans auparavant, saint Jean-Baptiste avait vu la cognée à la racine des arbres, où il avait prédit la colère à venir à cette race de vipères qui se disait fille d’Abraham et rejetait la pénitence [26]. Une multitude infinie, précipitée dans les flots du Jourdain, trouva la mort dans ces eaux que le Sauveur avait sanctifiées en s’y plongeant sous la main du précurseur. Elles tenaient de lui la vertu de donner la vie au monde ; mais Israël avait préféré le règne du prince de la mort à celui de l’auteur de la vie [27]. Le nombre de ceux qui périrent dans ces ondes sacrées fut si grand, que l’amoncellement des cadavres rendit quelque temps impraticable aux bateaux le passage du fleuve ; jusqu’à ce que la force du courant, triomphant enfin de l’obstacle, emporta tous les corps à la mer Morte, et répandit au loin sur le lac maudit ces hideuses épaves de la synagogue. Sodome n’avait-elle pas été moins coupable, aux yeux du Seigneur [28] ? La conquête de l’Idumée par les légions déjà maîtresses, au Nord, de la Galilée et de la Samarie, à l’Est et à l’Ouest, des rives du Jourdain et du littoral de la Méditerranée, acheva de fermer du côté du Midi le cercle de fer qui devait enserrer Jérusalem. Des garnisons romaines occupaient Emmaüs, Jéricho, et tous les points fortifiés commandant les avenues de la capitale juive. Vespasien, après avoir châtié pour Dieu tant de cités ingrates, s’apprêtait à commencer enfin le siège de la ville criminelle entre toutes, quand la chute de Néron et les événements qui suivirent vinrent détourner l’attention du monde et la sienne.

Aux tremblements de terre en divers lieux [29], aux pestes [30], aux signes dans le ciel [31], qui s’étaient multipliés dans les dernières années du tyran, s’ajoutèrent alors les soulèvements de nation à nation, de royaume à royaume [32]. L’Occident tout entier se levait en armes, et l’Orient bientôt fut entraîné vers Rome, à son tour, par l’ébranlement immense qui marqua d’un caractère unique dans l’histoire l’année 69 de l’ère chrétienne. Des sommets de l’Atlas au Pont-Euxin, des rives de l’Humber à celles du Nil, barbares et romains, provinces et peuples rêvèrent pour chacun d’eux l’empire. Galba, Othon, Vitellius, Vespasien, proclamés par des armées rivales, envoyaient les légions de Bretagne et du Rhin, de l’Illyrie et du Danube, s’écraser au rendez-vous sanglant de Bédriac. Vainqueurs et vaincus dévastaient l’Italie. Rome était prise par des Romains, tandis qu’aux frontières dégarnies apparaissaient les Suèves, les Sarmates et les Daces. A la lueur du Capitule en feu, au bruit du temple de Jupiter s’écroulant dans les flammes, les Gaules proclamaient leur indépendance et Velléda soulevait la Germanie. Le vieux monde parut s’affaisser dans l’anarchie et la guerre universelle.

Les circonstances étaient donc redevenues subitement favorables à Jérusalem ; elles semblaient l’inviter encore à réparer ses crimes. Nous verrons, en commentant l’Évangile, qu’elle en profita pour multiplier ses fautes et se déchirer elle-même plus cruellement que n’eussent fait les Romains.

A LA MESSE.

Israël s’était fait l’ennemi de l’Église ; Dieu, comme il l’avait annoncé [33], le châtie et disperse ses restes. L’Église prend occasion de l’exécution des jugements du Seigneur, pour professer l’humble confiance qu’elle met dans le secours de son Époux.

Les Juifs crient vers le ciel, et les oreilles du Seigneur restent fermées à leurs supplications, parce qu’ils n’ont point su demander ce qui plaisait au Seigneur. L’Église demande, dans la Collecte, qu’il n’en soit jamais ainsi pour ses fils.

EPÎTRE.

« Ma tristesse est grande, » s’écriait l’Apôtre des nations à la pensée de la réprobation qui s’apprêtait à frapper les Juifs ; « mon cœur est oppressé d’une douleur sans fin au sujet de mes frères, de ces hommes de mon sang pour qui j’eusse voulu être moi-même anathème. A eux, descendance d’Israël, appartenaient par héritage l’adoption des enfants, la gloire du peuple élu, le Testament, la Loi, le culte saint, les promesses d’en haut. Les patriarches formaient leur tige, et de leur race était le Christ selon la chair, le Christ Dieu béni dans les siècles [34] ! » Et maintenant, dévoyés par leur faute, ils ne voient plus, ils n’entendent plus [35]. La table somptueuse des Écritures, qui nourrissait leurs pères [36], n’est plus pour eux qu’une occasion de chute et un piège où ils se prennent eux-mêmes ; la nuit s’étend sur leur intelligence, et leur dos se courbe sous le châtiment pour des siècles [37].

O vous, gentils, qui avez pris la place de ces rameaux brisés sur la tige de l’alliance [38], que du moins leur chute vous serve d’exemple. Le Dieu qui se montrait pour vous prodigue d’une bonté toute gratuite, dans le temps même où il exerçait contre eux ses jugements, ne permettra pas sans doute que rien prévale en vous, malgré vous, contre les intentions de son amour. Si vous êtes fidèles à l’appel de sa grâce, il le sera de même pour éloigner les tentations que vous ne sauriez porter, ou faire en sorte que le secours divin élève toujours votre âme plus haut que l’épreuve ; vous trouverez en tout combat, non la défaite, mais le profit méritoire d’un triomphe d’autant plus glorieux qu’il aura semblé surpasser davantage les forces humaines. N’oubliez point toutefois que les mêmes causes qui ont amené la perte des Juifs pourraient aussi vous conduire à la ruine. Ils sont tombés à cause de leur incrédulité [39] ; vous qui, autrefois, ne croyiez pas davantage et avez cependant obtenu miséricorde [40], c’est par la foi que vous êtes debout aujourd’hui : ne vous élevez donc point dans une vaine complaisance ; mais craignez que Dieu qui a pu rompre les branches naturelles de son arbre de choix ne vous épargne pas non plus, et considérez toujours, en même temps que sa bonté, l’inexorable rigueur de ses justices [41].

C’est donc bien opportunément que l’Église nous rappelle, dans l’Épître du jour, les antécédents lamentables du peuple déicide, et cette série de fautes et de châtiments qui préparèrent, avec le crime final, l’effondrement complet de la nation prévaricatrice. L’avantage de ceux qui vivent, comme nous le faisons, sur le soir du monde [42], est de pouvoir mettre à profit les leçons du passé. L’Esprit-Saint n’avait point d’autre but en écrivant, pour les âges futurs, l’histoire de l’ancien peuple ; il voulait nous manifester par les divers épisodes de cette histoire, groupés comme en autant de figures prophétiques, les règles de la Providence de Dieu sur le gouvernement du monde et de son Église. L’Église, établie par son Époux dans la vérité immuable, gardée par l’Esprit dans une sainteté indéfectible et toujours croissante, n’a point à craindre assurément de s’abîmer un jour, comme la synagogue, dans l’affreux naufrage dont nous sommes aujourd’hui les témoins ; la ruine des Juifs est l’annonce et l’image du renversement du monde [43] qui aura rejeté l’Église, non de l’Église qui, alors, montera vers l’Époux consommée dans l’amour et la sainteté par les épreuves des derniers temps [44]. Mais l’infaillible garantie de salut octroyée à la grande Épouse du Fils de Dieu ne s’étend point à ses membres individuels ou collectifs, qui sont les hommes et les nations. C’est à ceux-là, c’est à nous tous qu’il convient de méditer, pour l’éviter, le sort de Jérusalem et de ces pères du peuple juif qui, si longtemps avant la ruine de la ville sainte, couvraient déjà de leurs cadavres maudits toutes les routes du désert et ne parvenaient point à la terre promise [45].

Tous cependant, nous dit l’Apôtre, ils voyageaient, sur le chemin de la vie, protégés par la nuée mystérieuse sous laquelle la Sagesse les abritait durant le jour et les éclairait dans la nuit [46]. Sous la conduite de Moïse figurant le chef divin du vrai peuple élu, tous ils avaient passé la mer. Baptisés dans les flots qui avaient englouti leurs ennemis, comme l’onde sainte engloutit les péchés des hommes, tous encore ils étaient nourris du même mets spirituel et s’abreuvaient à la même source divine sortant de la pierre qui était le Christ. Pourtant, si nombreux qu’ ils fussent, il y en eut bien peu en qui Dieu se complût [47]. Mais combien les crimes des chrétiens ne l’emporteraient-ils pas en gravité sur les désirs mauvais, l’idolâtrie, la fornication, les murmures d’Israël, maintenant que les brillantes et substantielles réalités de la loi de la grâce remplacent partout les figures et les ombres ?

Le Graduel, expression ardente de louange au Seigneur notre Dieu, vient reposer nos âmes fatiguées par le spectacle des ingratitudes du peuple juif et des punitions qu’elles ont attirées. Même aux plus tristes jours, la louange ne manque point dans l’Église, parce qu’il n’est point d’événement ici-bas qui puisse faire oublier à l’Épouse les splendeurs de l’Époux, ou l’empêcher d’exalter ses magnificences. Dans le Verset reprennent la supplication et l’angoisse.

ÉVANGILE.

Le passage qu’on vient de lire dans le saint Évangile se rapporte au jour de l’entrée triomphante du Sauveur à Jérusalem. Ce triomphe, que Dieu le Père ménageait à son Christ avant les jours de sa passion, n’était point, hélas ! On le vit bientôt, la reconnaissance de l’Homme-Dieu par la synagogue. Ni la douceur de ce roi qui venait à la fille de Sion monté sur l’ânesse [48], ni sa sévérité miséricordieuse contre les profanateurs du Temple, ni ses derniers enseignements dans la maison de son Père, ne devaient ouvrir des yeux obstinément fermés à la lumière du salut et de la paix. Les pleurs mêmes du fils de l’homme ne pouvaient donc arrêter la vengeance divine : il faut bien qu’enfin la justice ait son tour. « Malheur, s’écrient pour Dieu les prophètes, à la cité provocatrice, à la cité rachetée en vain qui n’a point écouté la voix de son Seigneur ! Ses princes, ses juges, ses prophètes et ses prêtres ont violé ma loi, faussé mes oracles, rempli ma maison d’iniquité et de tromperie [49]. Broyez la ville [50], exterminez ses habitants ; quiconque ne sera pas marqué du Tau [51], tuez-le sans pitié. Mais commencez par mon sanctuaire, frappez les prêtres et les anciens ; souillez le Temple, et remplissez de cadavres ses parvis [52]. »

La priorité dans le châtiment était bien due à ces chefs du peuple qui l’avaient eue dans le crime, à ces pontifes, à ces anciens qui avaient décrété la mort du juste et poussé la foule au reniement du prétoire [53]. Jaloux des miracles de l’Homme-Dieu, ils disaient dans leur hypocrisie perfide : « Si nous le laissons faire ainsi, tous croiront en lui, et les Romains viendront et ils détruiront notre ville [54]. » Dieu a retourné contre Israël leur politique impie. Mais du moins, en ce qui les concerne, ils seront satisfaits : pas un d’eux ne verra les Romains ; dès avant l’arrivée des légions, Jean de Giscala et Simon fils de Gioras auront fait justice de cette aristocratie déicide, odieuse à la terre comme au ciel. Quand Titus, après ses combats, rentrera dans la ville éternelle, ces deux chefs de brigands, les vrais princes de la guerre, orneront son triomphe ; ils tiendront la place de la noblesse de Juda devant le char du vainqueur ; deux bandits représenteront Jérusalem dans les rues de Rome, sa rivale ! Justes représailles d’en haut pour les larrons dont la synagogue fit l’escorte de son Roi sur la voie douloureuse, et les compagnons du Christ au Calvaire ! Mais il convient de reprendre la suite des événements brièvement et par ordre.

Après la rupture avec Rome et la retraite de Cestius Gallus, le gouvernement de Jérusalem s’était trouvé remis aux soins du pontife Ananus [55] beau-frère de Caïphe et le dernier des cinq fils d’Anne, le grand-prêtre, tous grands-prêtres eux-mêmes successivement comme l’avait été leur père. Par une disposition évidente de la justice souveraine, la famille coupable entre toutes du forfait du Calvaire devenait la tête de la nation au moment final, pour indiquer nettement le sens des vengeances de Jéhovah sur son peuple. Indépendamment du grand crime dont la responsabilité pesait sur sa race, Ananus d’ailleurs, personnellement, avait à expier la mort de saint Jacques le Mineur, martyrisé par ses ordres en l’année 62. Rationaliste ou Sadducéen comme ses proches, il déplorait la guerre et eût voulu renouer la paix [56]. Mais il n’avait pas été libre de se soustraire à l’obligation d’organiser la défense : prince quoiqu’il en eût, selon l’expression d’Isaïe, toute cette ruine était dans ses mains [57] ; il fallait qu’il en fût écrasé. Bientôt les fanatiques qui avaient amené la guerre et se faisaient appeler les Zélateurs, mécontents des ménagements d’Ananus, se soulevèrent et répandirent le sang des plus illustres personnages. Renforcés par tous les exaltés des autres villes et les pillards des campagnes qui affluaient chaque jour dans la ville sainte, ils s’emparèrent du Temple ; et, changeant par haine des vieilles familles sacerdotales l’ordre ancien de la sacrificature, ils établirent grand-prêtre un paysan, descendant obscur d’Aaron, si indigne d’une telle charge, qu’il ne savait même pas ce que c’était que le pontificat [58].

Vers le même temps, les débris des bandes galiléennes conduites par Jean de Giscala apportaient dans la capitale l’exaspération des premières défaites ; ils firent alliance avec les révoltés et accrurent encore leur rage insensée contre quiconque semblait vouloir pactiser avec Rome. Sur le conseil de Jean, les Zélateurs, pressés vivement par les troupes d’Ananus, et déjà refoulés dans le Temple intérieur, appelèrent à leur aide les pâtres de l’Idumée. Ces farouches auxiliaires, tombant sur Jérusalem à la faveur d’une nuit d’orage, taillèrent en pièces les gardes endormies. La terre, dit Josèphe, avait tremblé à leur approche, la veille au soir, et poussé des mugissements [59]. Jusqu’au matin, sous le vent et la pluie, à la lueur des éclairs, mêlant leurs vociférations au bruit de la tempête, aux cris des blessés, aux hurlements des femmes, ils tuèrent sans pitié tout ce qui se trouva sous leurs pas. Quand le jour vint enfin porter sa I lumière sur les désastres de cette nuit terrible, huit mille cinq cents corps apparurent jonchant la terre et inondant de leur sang le pourtour du Temple. Le cadavre d’Ananus, insulté, dépouillé de ses vêtements, foulé aux pieds , fut jeté aux chiens. Les jours suivants, douze mille hommes, choisis parmi les premiers des habitants, périrent dans les tortures ou sous les coups des Iduméens. Après le départ de ces derniers, les Zélateurs, devenus maîtres de la ville, renchérirent encore sur leurs cruautés. Tous ceux dont le caractère indépendant, l’influence ou la naissance illustre excitaient les soupçons, étaient incontinent massacrés, sans qu’il fût permis aux survivants d’enterrer ou de pleurer leurs morts. Le menu peuple, les pauvres, les inconnus, échappaient seuls à ces atroces poursuites. La justice de Dieu passait sur les chefs de Juda [60].

Leur sang mêlé à la poussière, leurs corps sans sépulture, abandonnés comme le fumier sur les places [61], rappelèrent-ils à Sion les oracles qui avaient prédit ces jours de tribulation et d’angoisse, ces jours amers pour les puissants et les forts [62] ? La chrétienté de Jérusalem, retirée au delà du Jourdain, se souvint alors, elle du moins, des paroles inspirées que saint Jacques, son évêque, adressait, huit ans auparavant, aux douze tribus de la dispersion [63] : « Allez, riches ; pleurez maintenant ; hurlez sous le poids des misères qui vont fondre sur vous. Vos richesses ont pourri ; vous n’avez plus qu’un trésor de colère. Vos délices, vos festins somptueux vous ont engraissés pour le jour vengeur. Vous avez condamné le juste, et vous l’avez tué, sans qu’il vous résistât ; mais voici que le Seigneur approche [64]. » C’était bien lui, en effet, qui se vengeait lui-même [65] ; et Vespasien le comprenait, lorsqu’il répondait à ceux qui le pressaient de profiter de ces dissensions pour attaquer la ville : « Dieu est un plus grand général que moi ; laissons-le livrer les Juifs aux Romains sans travail de notre part, et nous donner sans danger la victoire [66]. »

Jérusalem n’était encore qu’au commencement de ses douleurs et de ses guerres intestines. L’ambition de Jean de Giscala ne le laissa point rester longtemps en paix avec les Zélateurs. Séparé d’eux, il donna toute licence aux Galiléens qui soutenaient son pouvoir. Aux brigandages et aux tueries se joignirent les épouvantables débordements de cette race à moitié idolâtre qui avait remplace, au temps des rois Assyriens, les tribus d’Israël [67], et n’avait pris souvent du judaïsme qu’un fonds de superstition mélangé aux coutumes et aux vices de ses pères. La fille de Sion subit alors et vit s’étaler au grand jour les ignominies dont l’avaient menacée les prophètes du Seigneur. Humiliée, révoltée, la malheureuse cité voulut chercher à secouer son joug [68]. Or, en ces jours, un voleur fameux ravageait l’Idumée, ruinant les villes et les bourgades, piétinant et brûlant les moissons, scrutant Édom, scion l’expression du prophète Abdias [69], et le fouillant jusqu’en ses entrailles. C’était Simon, fils de Gioras. Appelant à lui les esclaves, les malfaiteurs, les proscrits de toute sorte, les mécontents de tous les partis, il s’était fait une troupe déplus de vingt mille hommes pesamment armés, sans compter quarante mille autres qui le suivaient. Tel fut l’étrange Messie sur lequel Jérusalem jeta les yeux pour lui venir en aide. Une députation, présidée par un pontife, vint offrir la principauté au fils de Gioras. Celui-ci daigna consentir ; fier et hautain, raconte Josèphe [70], il agréa l’hommage de Sion suppliante, et fut introduit dans la ville de David, aux acclamations d’un peuple enthousiaste proclamant défenseur et Sauveur Simon le meurtrier, Simon le bandit ! O Jésus, fils de David et Fils de Dieu, comme vous êtes vengé à cette heure ! Ils le voulaient, ils l’avaient dit : « Non pas lui, mais Barabbas [71] ! » Le choix fait par les fils répond aux préférences des pères ; Bar-Gioras acquittera dignement la dette de son prédécesseur et la sienne. Une fois entré dans la place, il traite en ennemis indistinctement ceux qui l’ont appelé et ceux contre lesquels ils avaient imploré sa venue. Massacrant jour et nuit, sa horde sauvage achève d’enlever à la population de Jérusalem ce qui pouvait lui rester encore d’hommes de mérite ou d’un crédit quelconque [72]. Cependant les Galiléens, chassés de Sion et de la ville basse par les nouveaux arrivants, s’étaient repliés sur le Temple, dont ils occupaient la première enceinte. Les Zélateurs, de plus en plus en désaccord avec Jean de Giscala, se fortifièrent de leur côté dans le Temple intérieur. Moins nombreux que les deux autres partis, ils étaient dé fendus par leur situation dominante au sommet de la sainte montagne, et ne manquaient de rien, grâce aux prémices et aux oblations livrées sans défense à leurs mains souillées ; on les voyait passer le temps à s’enivrer et à faire bonne chère, pendant que les pierres lancées par les machines des Galiléens venaient devant eux frapper les prêtres jusque sur l’autel, et remplissaient de morts et de mourants les parvis sacrés. Sacrilège et ivrognerie, tel était donc le dernier mot de ces descendants des austères Pharisiens [73] ! Ici encore le Christ était vengé. L’abomination de la désolation prédite par Daniel régnait dans le lieu saint [74]. Jean de Giscala, assuré contre un retour offensif des Zélateurs par l’engourdissement où les plongeaient leurs festins copieux, tombait pendant ce temps comme un oiseau de proie sur la ville pour y chercher sa subsistance, mettant le feu, par haine de Simon, à ce qu’il ne pouvait emporter. Simon alors, au lieu d’éteindre l’incendie, l’étendait au contraire à tous les quartiers qui se trouvaient à portée des incursions de Jean, dans l’espoir de rendre impossible une autre fois le ravitaillement des Galiléens. D’immenses magasins de blé et d’autres provisions que la prudence des chefs de la nation avait entassées dans la pensée du siège à venir, lurent ainsi anéantis par ces deux hommes plus funestes à leur patrie que les Romains eux-mêmes. Ainsi se passa cette année 69, année de répit du côté de Rome déchirée par ses propres dissensions, et qui eût pu être si précieuse [75].

Il ne restait plus dans la ville que des vieillards et des femmes en dehors des bandes armées, lorsque l’approche de la Pâque de 70 produisit comme une trêve entre les partis. Jérusalem, épuisée d’habitants, se remplit de nouveau d’une multitude immense dépassant de beaucoup le chiffre de sa population ordinaire. A la suite du saccageaient par l’ennemi des provinces juives, après les douleurs de Sion punie de ses mains plus cruellement encore, c’était la nation tout entière [76] qui accourait des quatre vents du monde au rendez-vous de la vengeance suprême. Tout entière elle avait de même été présente à la consommation du déicide ; la prédication des Apôtres n’avait pu lui arracher le désaveu de sa complicité dans le crime du Calvaire, et l’effrayante leçon des derniers événements ne l’avait pas éclairée davantage. Comme dans les jours de cette Pâque si salutaire aux hommes, si fatale à Juda, comme à la Pentecôte qui suivit, elle se retrouvait rassemblée de tous les pays qui sont sous le ciel [77] ; non plus cette fois pour entendre prêcher la pénitence [78], mais pour subir l’extermination annoncée par Moïse et rappelée par saint Pierre à quiconque refuserait d’écouter le Messie du Seigneur [79].

Ainsi que l’Homme-Dieu l’avait dit, le jour fatal tomba subitement et comme un filet sur cette foule [80]. L’empire était aux mains de Vespasien, la fortune romaine se rétablissait partout aux frontières, et Titus venait d’arriver à Césarée, chargé d’en finir du côté de l’Orient. Il envoya aux légions de Judée l’ordre d’opérer simultanément, des divers points qu’elles occupaient, leur concentration sur la capitale. Quand la dixième légion, venant de Jéricho, parut sur le mont des Oliviers, à la place même d’où Jésus pleurant sur Jérusalem avait prédit ce siège qui devait être sa ruine, la soudaineté imprévue de l’arrivée des Romains jeta la stupeur dans les rangs des pèlerins de la Pâque et changea les apprêts de la fête en dispositions belliqueuses. Mais vainement les partis, oubliant pour ce jour-là leurs querelles et unissant leurs forces, essayèrent-ils en deux sorties furieuses d’empêcher l’ennemi d’établir son camp sur la montagne : ils furent deux fois rejetés sur la ville [81]. La Pâque qui se lève est bien pourtant toujours, et plus que jamais, le passage du Seigneur ; mais le Seigneur n’y conduit plus les fils de Jacob à la délivrance. Juda s’est fait l’ennemi de l’Agneau dont le sang doit marquer les rachetés de la Pâque. Quand le sang de cet Agneau divin inonde déjà toute la terre délivrée, quand la lumière du vainqueur de la mort illumine le monde, Juda n’en prétend pas moins garder encore ses figures et ses ombres ; plus endurci que l’Égyptien, plus criminel que Pharaon, s’il le pouvait, il enserrerait le véritable Israël dans les réseaux de sa loi d’esclavage, comme naguère il eût voulu retenir captif au tombeau le vrai Fils de Dieu. Mais le Seigneur s’est délivré dès longtemps, et, plus terrible qu’en Mesraïm, il passe aujourd’hui comme le vengeur de lui-même et de son Église ; et la Pâque, la fête des fêtes, dont chaque Dimanche ramène le vivant souvenir, reçoit aujourd’hui son dernier complément. « Qu’il sera terrible, disions-nous, le passage du Seigneur dans Jérusalem, lorsque l’épée romaine le suivra, exterminant à droite et à gauche un peuple tout entier [82] ! »

« Malheur à toi, Ariel ! Ariel, ville de David, qui fus longtemps comme l’autel du Seigneur, tes années ont passé, tes fêtes ont fini leur cours [83]. Les Psaumes, dans ta bouche, ont perdu leur sens ; ta lyre est faussée ; silence au bruit discordant de ces vains cantiques [84] ! Le chant du deuil a retenti dans Israël [85] ; voix de lamentation dans toutes les places ! partout on entend : Malheur, malheur [86] ! »

Présage en effet terrible entre tous, sinistre annonce de l’accomplissement des anciens oracles : depuis la fête des Tabernacles de l’année 62, un homme étrange venu de la campagne, le paysan qu’appelait le prophète Amos, l’homme habile dans la science des lamentations [87], n’a point cessé de parcourir les rues de la cité maudite, criant jour et nuit : « Voix de l’Orient, voix de l’Occident, voix des quatre vents, voix sur Jérusalem et sur le Temple, voix sur les nouveaux époux et les nouvelles épouses, voix sur tout le peuple ! » Poursuivi, interrogé, frappé de verges, on a vu sa chair voler en lambeaux, ses os mis à nu, sans qu’il défaillît dans l’accomplissement de son effrayant ministère. Mais c’était surtout dans les fêtes, que le lugubre enthousiasme de ce précurseur des vengeances du fils de l’homme redoublait d’énergie, et donnait une vigueur surhumaine à ses accents. A chaque parole de bienveillance ou d’injure, à tout traitement bon ou mauvais, sans remercier ni se plaindre, il reprenait d’un ton toujours plus lamentable : « Malheur, malheur à Jérusalem ! » Enfin après sept ans et cinq mois durant lesquels jamais sa voix ne fut affaiblie ni enrouée, parcourant les murailles en vue des Romains dans les premiers jours du siège, et répétant toujours : « Malheur à la ville et au Temple, malheur au peuple », on l’entendit ajouter : « Malheur aussi sur moi ! » et il fût tué sur le coup d’une pierre lancée par une baliste [88].

Jérusalem a bu de la coupe d’assoupissement, et rien ne l’éclairé ; elle s’est enivrée au calice de la colère du Seigneur, et elle l’absorbe jusqu’à la lie [89]. Quelle hideuse journée que cette dernière célébration de la Pâque juive, telle que l’historien nous la montre, sacrilège et sanglante, et marquée sous l’œil de l’ennemi par le réveil des dissensions factieuses ! Les Galiléens, profitant de l’ouverture des portes aux pèlerins, s’introduisent déguisés dans le Temple intérieur, et, démasquant soudain leurs armes, ils tombent sur la foule rangée autour de l’autel ; bâtonnant, égorgeant, foulant aux pieds mourants et morts, ils la repoussent en dehors des parvis dans un tumulte indescriptible, tandis que les Zélateurs surpris, épouvantés, sont contraints eux-mêmes de céder la place et s’enfuient dans les égouts [90]. Fête odieuse, et que Dieu visiblement a rejetée [91] ! Malheureux peuple accouru des extrémités de la terre à cette fatale solennité ! avant de céder à son empressement, que ne s’était-il appliqué la parole du Prophète disant : « Malheur à ceux qui désirent voir le jour du Seigneur ! qu’y gagnerez-vous à ce jour ? Ce jour du Seigneur, il sera de ténèbres et non de lumière. Vous y serez comme l’homme qui, fuyant de la face du lion, rencontre un ours, et qui, s’il entre dans la maison et appuie sa main sur la muraille, est mordu d’un serpent [92]. » Les Romains dans leur camp, Simon dans la ville, et Jean, désormais seul maître au Temple, ont vérifié la prophétie.

De même qu’au temps de Jérémie, le glaive et la faim se disputent comme une proie toute cette multitude [93]. Car dès le commencement, grâce aux déprédations antérieures, la famine s’est montrée ; son intensité, qui croît tous les jours, excite encore les instincts sauvages des bandes armées contre quiconque n’est pas dans leurs rangs. On tue maintenant dans Sion, non plus seulement par haine, mais aussi pour voler et pour vivre. Sous prétexte de conspiration, Simon et Jean traduisent les riches à leur barre ; joignant à l’injustice l’ironie sanglante, ces deux hommes, qui ne cessent point de se faire entre eux une guerre mortelle dans les intervalles des combats contre les Romains, s’envoient mutuellement, en signe de dérisoire entente, ceux qu’ils ont dépouillés de leurs biens pour qu’il soit statué sur leur vie [94]. Moins de quarante ans auparavant, dans ces mêmes rues où tous les jours les principaux du peuple juif sont ainsi traînés ignominieusement de Simon à Jean et de Jean à Simon, une autre victime devenait de même, aux applaudissements des chefs de la nation, le gage d’une réconciliation hypocrite, et se voyait renvoyée d’Hérode à Pilate sous un vêtement de dérision pour chercher sa sentence [95].

Pendant que les tyrans se jouaient de la misère publique, une foule d’infortunés, que la disette contraignait de sortir de nuit dans la campagne pour tacher d’en rapporter quelques herbes sauvages, tombaient aux mains des Romains qui, se refusant à garder tant de prisonniers, les crucifiaient en vue des murs. On en prenait par jour jusqu’à cinq cents et plus ; et, détail affreux mais significatif en face du Calvaire, il arriva de leur grand nombre, dit Josèphe, que l’espace manqua pour planter les croix, et le bois pour en faire [96].

Titus avait espéré pouvoir réduire en peu de temps Jérusalem. Sans tenir compte des prophéties qui annonçaient l’investissement de la ville déicide, il avait choisi la voie des négociations et des assauts de préférence aux lenteurs du blocus. Mais ses parlementaires ne recevaient en retour de leurs paroles de paix que des injures et des flèches ; et la valeur des légions restait impuissante contre les forteresses derrière lesquelles se retranchait la rage des factieux. Après deux mois d’efforts, la ville basse, ruinée d’avance par les partis, était seule encore au pouvoir des Romains, tandis que Sion et Moriah dressaient toujours au-dessus d’eux leurs têtes inexpugnables. Il fallut donc se résigner à remettre à plus tard Rome et ses plaisirs [97], et enserrer Jérusalem dans cette ligne puissante de circonvallation que décrit l’Évangile. L’exécution littérale du plan tracé par Dieu primait l’impatience de Titus. Les légionnaires se mirent à l’œuvre ; la bêche et la pioche remplacèrent le javelot dans leurs mains. On eût dit qu’ils avaient conscience de la parole auguste dont ils étaient en ce moment les servants fidèles : une impulsion divine les animait, dit Josèphe [98]. Dans l’espace de trois jours, ils achevèrent un mur en terrassement de près de deux lieues de circuit et flanqué de redoutes, qui eût semblé demander des mois. « J’investirai Ariel, avait dit Jéhovah ; je l’entourerai comme d’un cercle de forteresses, et elle sera triste et désolée, et elle sera vraiment pour moi comme Ariel, n’étant plus dans son étendue qu’un autel qui regorge [99] »

La famine prit alors d’épouvantables proportions, toute possibilité de sortie dans la campagne étant désormais enlevée aux malheureux qui avaient pu jusque-là se nourrir tant bien que mal de graines et de racines rapportées des champs au péril de leur vie [100]. Le boisseau de blé se vendait un talent (6,000 fr.). Pendant que ceux qui pouvaient y prétendre donnaient tout ce qu’ils avaient de plus précieux pour un morceau de pain [101], la multitude cherchait dans les cloaques. On dévorait gloutonnement des détritus immondes ; on réservait en grand secret, comme un trésor, des ordures sans nom, que l’époux disputait à l’épouse et la mère à ses enfants [102]. Les factieux s’étaient ri jusque-là de la détresse du peuple ; bientôt ils sentirent eux-mêmes les atteintes du fléau. On les vit alors s’attaquer en furieux à tous ceux qui passaient pour garder des vivres ; taxant de feinte la faiblesse des mourants, dénonçant dans ceux qui marchaient encore le peu de forces qui leur restait comme un indice qu’ils détenaient par devers eux quelque aliment caché, ils torturaient d’une manière affreuse ces malheureux pour leur faire avouer leur prétendu crime. Pareils à des chiens affamés, selon l’expression commune de l’historien et du psalmiste [103], ils couraient la ville, enfonçant les portes des maisons soupçonnées, furetant partout, et revenant jusqu’à deux et trois fois en une heure. Un jour, une odeur succulente, qui s’exhalait d’une maison plusieurs fois déjà visitée ainsi, frappa soudain quelques-uns d’eux ; ils se précipitent ; une femme était là, qu’ils menacent de tuer si elle ne leur livre aussitôt son festin : « C’est mon fils, leur dit-elle ; en voici les restes ! » La malheureuse était Marie, fille d’Eléazar, dame opulente naguère et d’une illustre naissance, qui, dans l’égarement de la faim, avait tué son enfant à la mamelle et s’en était nourrie [104].

Tant d’horreurs n’arrivaient point à fléchir l’obstination féroce de Jean de Giscala et de Simon fils de Gioras. En dépit néanmoins de leurs précautions et des cruautés qu’ils exerçaient contre quiconque était soupçonné de pensées d’évasion, une foule d’assiégés gagnaient chaque jour le camp romain en se jetant du haut des murs. Titus, ému d’une si grande misère, les recevait avec bienveillance et leur rendait la liberté. Mais « Dieu, c’est Josèphe qui parle, avait condamné tout ce peuple, et il faisait que les voies mêmes de salut tournaient à sa perte [105]. » Plusieurs arrivaient tellement épuisés, qu’ils trouvaient la mort en prenant une nourriture trop longtemps différée. D’autres, en plus grand nombre, tombaient sous les coups des Arabes et des Syriens qui suivaient l’armée romaine. Car le bruit s’étant répandu que quelques transfuges avalaient leur or en quittant la ville, pour le cacher plus sûrement, ces auxiliaires, étrangers à la discipline des légions et ennemis héréditaires du peuple juif, attiraient les infortunés dans des guets-apens et les dépeçaient sans pitié, dans l’espoir de trouver de la sorte à satisfaire leur avarice monstrueuse. Pendant une seule nuit on en compta deux mille dont les entrailles palpitâmes furent ainsi répandues [106]. C’était la mort de Judas [107], le supplice de la trahison déicide. Tout ce peuple n’avait-il pas été traître, en effet, au même titre que l’apôtre infidèle ? Judas avait livré le fils de l’homme aux princes des prêtres et aux chefs de sa nation ; les Juifs le livrèrent aux païens ; et le prophète Zacharie fait porter sur eux tous la responsabilité du marché infâme qui ouvrit les scènes de la passion [108].

Dans la ville, les ravages de la famine dépassaient toute idée « Aucune ville en aucun temps, dit encore l’historien juif reprenant à son insu le mot du Seigneur, ne vit jamais tribulation pareille [109]. » En quelques mois on releva le chiffre effroyable de six cent mille morts auxquels fut encore accordé un semblant de sépulture. Quant aux autres, on ne put les compter. Car la force manqua aux survivants, et on laissa les victimes de la faim pourrir pêle-mêle dans les maisons ou sur les places.

Cependant, le 12 juillet, une épreuve plus grande frappa Jérusalem et toute la nation : faute de victimes, le sacrifice perpétuel cessa comme au temps d’Antiochus [110] ; mais cette fois c’était pour toujours. C’était la fin : la fin ouvertement déclarée du mosaïsme et de son culte, remplacé désormais sans conteste par le Sacrifice de la loi d’amour ; la fin à bref délai d’un siège et d’une guerre qui n’avaient plus leur raison d’être. Une douleur immense, sans compensation, succéda dans les cœurs juifs à la vaine espérance qu’y avaient maintenue jusqu’au bout les faux prophètes [111].

L’opiniâtreté de Simon et de Jean n’en rejeta pas moins, même alors, les avances de Titus qui offrait toujours d’épargner le Temple et la ville. La lutte reprit donc, implacable et sans merci. Mais la vigueur des soldats juifs ne répondait plus au fanatisme de leurs chefs ; épuisés par la faim, ils n’avaient plus la force persévérante qui eût été nécessaire pour repousser les assauts continus des Romains. Déjà la tour Antonia, qui commandait le Temple, était au pouvoir de ces derniers, et chaque jour les voyait serrer de plus près l’édifice sacré. Ses défenseurs voulurent tenter un dernier effort ; s’excitant par la considération de l’extrémité de leurs maux, ils se ruèrent par la vallée du Cédron sur la circonvallation ennemie et chargèrent avec rage le poste établi à la montagne des Oliviers. On eût dit que l’instinct de la vengeance divine qui pesait sur eux les ramenait fatalement, pour les derniers combats, à cette place de la prophétie et des pleurs du fils de l’homme où s’était de même engagée, nous l’avons vu, la première bataille. Repoussés, désespérés, en rentrant dans la ville pour n’en plus sortir, ils mirent eux-mêmes le feu aux portiques extérieurs du Temple et abandonnèrent aux Romains la première enceinte [112].

Titus cependant voulait sauver le Temple à tout prix. « Mais, dit Josèphe, Dieu l’avait dès longtemps condamné au feu, et ce furent les Juifs qui de nouveau, quelque temps après, posèrent la cause de l’incendie, au jour fatal marqué par les décrets divins [113]. » C’était le 4 août 70, un jour de sabbat, anniversaire de la première ruine du saint lieu sous Nabuchodonosor. Les gardiens du Temple exaspérés par la souffrance, hébétés par la faim, en vinrent aux prises avec les soldats qui, sur l’ordre de Titus, éteignaient à l’extérieur les restes des incendies allumés dans les jours précédents. Ils furent bientôt rejetés dans le Temple, mais cette fois n’y rentrèrent pas seuls. Pendant qu’ils tombent en foule sous le fer des Romains devenus à l’improviste les maîtres de l’enceinte intérieure, un soldat oubliant les instructions données, poussé, dit l’historien, par une force divine [114], s’empare d’un tison embrasé et le jette par une fenêtre dans une des salles attenantes au sanctuaire. La flamme éclate et se propage ; vainement Titus veut l’arrêter. De la montagne de Sion les soldats de Simon la voient s’élever jusqu’au ciel. A son apparition sinistre, affamés et blessés, tournés vers le Temple qui s’écroule, oublient leurs tortures. De toutes ces poitrines, remuées enfin d’un même sentiment, s’échappe une acclamation immense de désespoir, qui, s’unissant aux clameurs des soldats païens, retentit jusque dans les montagnes de la Pérée au delà du Jourdain et de la mer Morte. Tandis que Moriah tout en feu semble brûler jusqu’en ses fondements, le sang y lutte avec la flamme ; le nombre des tués est tel que nulle part on ne voit la terre, et qu’on marche partout sur des monceaux de cadavres. Les prêtres réfugiés sur le faite de leur Temple, les enfants et les femmes entassés par milliers dans les galeries, périssent dans les flammes avec les trésors du sanctuaire [115].

Jean de Giscala, rassemblant les débris de sa troupe, s’était fait jour à travers les bataillons ennemis et avait rejoint Simon dans la ville haute. La lutte devait s’y prolonger quelques semaines encore ; mais c’était l’agonie. Le 1er septembre, Sion était prise, saccagée et brûlée comme Moriah, comme la ville basse. La prédiction de notre Évangile était accomplie. Jérusalem, renversée à terre elle et ses fils, n’était plus qu’un amas de décombres fumants. Onze cent mille hommes avaient péri durant le siège. De quatre-vingt-dix-sept mille prisonniers faits dans toute la guerre, sept cents furent triés pour le triomphe du vainqueur ; ceux des autres qui passaient dix-sept ans furent envoyés aux mines ou réservés pour l’amphithéâtre ; le reste alimenta quelque temps les marchés d’esclaves de l’empire [116].

L’Église, dans l’Offertoire, se félicite pour ses fils du soin qu’ils mettent, par la grâce de l’Époux, à observer les commandements du Seigneur. C’est leur obéissance qui fait que les jugements de Dieu, si terribles pour la synagogue, ne sont pour elle que joie et douceur.

La Secrète implore de Dieu, pour les enfants de l’Église, la grâce d’assister dignement au Sacrifice qui renouvelle chaque fois réellement l’œuvre du salut de tous.

L’Antienne de la Communion formule le mystère de l’union divine réalisée dans le Sacrement.

La sanctification des individus et l’unité du corps social sont les deux fruits des sacrés Mystères. L’Église les demande à Dieu dans la Postcommunion.

Les manuscrits provenant des abbayes d’Epternach et de Prum nous donnent cette antique Séquence, appropriée aux sentiments que doit inspirer à toute âme le récit des vengeances de Dieu sur Jérusalem.

SEQUENCE. O vous qui gouvernez les célestes royaumes, L’unique consolation de ceux qui souffrent ; vous qui pleurez sur les murs condamnés de la triste Jérusalem : Délivrez-nous de la vraie ruine, faites que nos pleurs préviennent les vôtres. O âme mille fois malheureuse désignée par ces pleurs, c’est le dernier de tes jours, lamentable à jamais, qu’ici tu célèbres ! Ne me cache pas, pour ton malheur, ces temps qui viendront : ne t’expose pas aux châtiments de ce jour funeste. Fais que tu n’aies pas, serrée des retranchements ennemis, pressée d’angoisses, à chercher où te cacher. Jetée à terre, remparts détruits, n’aie pas à gémir écrasée sous tes ruines : Pour avoir, ignorant la visite du Seigneur à cette heure, suivi avidement tes plaisirs. Écrie-toi : J’ai péché, je reconnais mon crime, qu il me soit fait grâce miséricordieuse. A vous enfin nous accourons, voulant échapper à ces maux : Seigneur, donnez-vous à nous pour refuge ; Nous vous rendrons grâces dans tous les siècles.

L’ancienne Préface romaine de ce jour ne s’éloigne pas du même ordre de considérations.

PRÉFACE.

C’est une chose vraiment digne de vous rendre grâces, Dieu éternel, et d’implorer votre miséricorde de toutes les forces de notre âme, afin que nous ne soyons pas condamnés pour notre iniquité, mais mis et maintenus par votre bonté dans la voie droite. Ainsi n’aurons-nous pas à subir la colère méritée pour nos crimes, mais à bénéficier du secours que notre faiblesse tiendra de votre invincible bonté.

Bhx Cardinal Schuster, Liber Sacramentorum

Comme nous le verrons par la suite, la série des dimanches après la Pentecôte s’interrompait autrefois vers la fête de saint Laurent, pour constituer, autour de cette solennité (qui, à Rome, dès le IVe siècle, était célébrée avec la plus grande splendeur), un cycle liturgique comptant plusieurs semaines de préparation et de clôture. La rayonnante figure du Martyr se détachait, majestueuse, sur ce fond, et, la monotonie de la série dominicale des messes d’été étant quelque peu rompue, la liturgie romaine devenait ainsi plus variée et, partant, plus populaire. La diminution de l’esprit de foi dans la société chrétienne a été la première et la vraie raison pour laquelle, le nombre et le rang des fêtes ayant été amoindris, la liturgie ne put plus continuer à parler aux cœurs des fidèles d’une manière aussi suggestive qu’aux temps heureux de vive piété.

La série de ces dimanches après la fête de saint Laurent n’était pas partout identique, car, tandis qu’en général les documents romains de la période franque comptent cinq dimanches après le Natalis du Staurophore, le Calendrier de Fronteau en a seulement quatre. Il y a donc quelque incertitude dans le nombre de ces dimanches, incertitude accrue par le fait qu’il s’agit de dimanches mobiles, qui dans le cycle annuel, ne dépendent pas seulement de la date de la solennité du Martyr, mais aussi de celle de la Pentecôte.

Ainsi que nous avons déjà eu l’occasion de le faire remarquer, la série des psaumes des introïts après la Pentecôte présente maintenant des lacunes si grandes qu’on peut se demander s’ils ont vraiment constitué un groupe déterminé. Jusqu’au mercredi des Quatre-Temps d’automne, le Psautier se déroule dans cet ordre progressif : Psaumes 12,17, 24, 26, 26, 27, 46, 47, 53, 54, 67, 69, 73, 83, 85, 85, 118. Avec les Quatre-Temps, cet ordre progressif s’interrompt ; viennent alors quelques antiennes d’introïts tirées des psaumes, qui cèdent ensuite la place à d’autres, tirées de l’Ecclésiastique, de Jérémie, de Daniel, d’Esther ; c’est en somme un cycle à part, de caractère parfaitement distinct.

Il est difficile maintenant de déterminer la cause des grandes lacunes que l’on remarque dans la première série, puisque, même en supposant que les messes des IVe et VIe féries de chaque semaine, en usage dans l’antiquité chrétienne, et desquelles sont demeurées des traces nombreuses dans les lectionnaires du moyen âge, aient eu chacune son introït, la lacune n’est pas comblée. Il faut donc conclure que, à l’occasion de la réforme grégorienne, l’ancien recueil romain des chants de la messe aura subi un remaniement profond, si bien qu’il n’est plus possible désormais d’en retrouver l’ordre primitif. On ne peut pas non plus exclure que les divers introïts des messes quadragésimales, pris ça et là dans le Psautier aient, les premiers, ouvert ces grandes lacunes dans le cycle des psaumes en ordre progressif que nous examinons en ce moment. Dans cette dernière hypothèse, nous estimons qu’on n’aura pas voulu répéter les chants qui avaient déjà été exécutés pendant le Carême, et qu’on aura été de l’avant. Quoi qu’il en soit, l’Antiphonarius cento de saint Grégoire a dû faire subir de grands remaniements au recueil musical romain primitif, et c’est beaucoup si, maintenant, à travers cette ordonnance homogène que présente le Liber Gradualis, nous pouvons reconnaître les traces de séries et de cycles de chants absolument distincts à l’origine.

Aujourd’hui l’introït est tiré du psaume 53. Ici le Prophète ne prononce pas d’imprécation contre ses ennemis, mais remplissant symboliquement le rôle de Jésus, dont il est une des plus belles figures, il annonce le verdict final que le Christ-Juge prononcera contre ses ennemis obstinés : il faut d’ailleurs rappeler que Dieu use de châtiments, non seulement contre les pécheurs encore vivants, mais aussi contre ceux qui sont morts dans sa disgrâce. Le châtiment de Dieu à l’égard de ces derniers est simplement une punition, tandis que celui dont il use envers les vivants a un caractère principalement médicinal : Flagellat omnem filium quem recipit. Les vengeances que Dieu exerce ici-bas contre les pécheurs sont donc autant de traits de miséricorde à leur égard, soit parce qu’elles sont ordonnées à briser leur obstination, les amenant au repentir ; soit parce que Dieu, déjouant leurs machinations iniques, leur enlève l’occasion de se charger de nouveaux crimes, et de rendre ainsi encore plus terrible leur damnation.

Dans la collecte, qui a déjà été récitée le IVe mercredi de Carême avant de congédier l’assemblée, on supplie le Seigneur d’incliner son oreille à nos gémissements ; mais pour que nos prières méritent d’être écoutées, — c’est-à-dire pour qu’on ne nous dise pas comme aux fils de Zébédée demandant à Jésus de condescendre à leur pieuse ambition : Nescitis quid petatis, — nous invoquons d’abord la divine lumière pour connaître ce qui est vraiment digne de Dieu et utile pour nous.

Dans la lecture de l’épître aux Corinthiens (I, 10, 6-13), l’Apôtre nous apprend à ne pas imiter les Hébreux dans les différents péchés qu’ils commirent après leur sortie d’Égypte : désirs sensuels, idolâtrie, fornication, apostasie et murmures. Leur histoire doit servir à notre expérience. Être tenté est le fait de l’homme ; mais Dieu, non seulement nous soutient par sa grâce, mais encore permet que la tentation elle-même nous soit spirituellement avantageuse. On réfléchit trop peu à ces vérités, et combien d’âmes perdent, dans la tentation, la sérénité de l’esprit ! Elles récriminent contre leur malheur, et elles devraient plutôt penser que l’Esprit Saint, par la bouche de saint Jacques, appelle bienheureux celui qui est exposé à l’épreuve. Jamais Dieu n’est plus près de nous qu’au temps de la tentation.

Le répons est tiré du psaume 8, lequel développe le thème du célèbre Cantique de saint François d’Assise à frate sole. Des beautés de la création, le Psalmiste tire un argument splendide pour célébrer la gloire du Créateur. Seigneur, vous qui, tout en régnant souverain au ciel, sur la terre et dans les abîmes, êtes toutefois, à un titre spécial, le Seigneur des âmes qui se confient en vous, celles qui vous disent, comme jadis le prophète Isaïe : posside nos ; combien est merveilleuse la gloire de votre nom, qui se reflète sur la création tout entière, et qui, à la façon de la signature de l’auteur sur son chef-d’œuvre, est là pour attester qu’elle est l’ouvrage de vos mains, l’objet de votre amour. Ce n’est pas seulement sur la terre, mais jusque dans les deux, que resplendit votre magnificence, là où vous entoure votre cour spirituelle, les anges, chantant Hosanna à votre gloire.

Le verset alléluiatique est emprunté au psaume 58, et, rapproché comme il l’est maintenant du répons précédent par suite de la suppression de la seconde lecture scripturaire, il produit un certain effet de contraste : deux chants consécutifs, l’un tout élan et toute joie, l’autre tout rempli de tristesse : « Seigneur mon Dieu, Vous m’avez fait échapper à mes ennemis, et Vous m’avez délivré de ceux qui m’attaquent. » Cette prière du Christ à son Père en face de ses adversaires est aussi la prière de l’âme fidèle continuellement en butte aux embûches de Satan.

Le passage évangélique de saint Luc (19, 41-47) nous parle des larmes versées par Jésus quand, la dernière fois qu’il approcha de Jérusalem, il en prophétisa le siège et la destruction par Vespasien et par Titus. Combien Jésus aime les âmes ! Même quand celles-ci se rendent définitivement indignes de toute miséricorde, Il pleure sur leur sort et ne se résout à prononcer contre elles la sentence de condamnation qu’après avoir fait les dernières tentatives pour triompher de leurs cœurs endurcis.

Selon les indications de l’Homiliaire de saint Grégoire le Grand, celui-ci aurait commenté ce passage évangélique dans la basilique du Latran. Toutefois, comme les listes des lectures de la messe dominicale ont subi des changements du temps du saint Docteur, on peut difficilement conclure des notes de l’Homiliaire que, à cette époque, la station du IXe dimanche ait été normalement célébrée au Latran.

Le verset ad offerendum, tiré du psaume 18, est commun au IIIe dimanche de Carême. « Le commandement du Seigneur est pur, il réjouit le cœur. Ses jugements sont plus suaves que le miel, le miel qui coule du rayon. Votre serviteur est bien instruit à leur sujet. » L’obéissance indique à l’âme fidèle un chemin radieux, sans doutes ni risques. Elle répand dans l’âme la joie et l’énergie, car, lorsque Dieu ordonne, il accorde aussi la grâce d’exécuter ce qu’il veut. L’obéissance est dite plus douce que le rayon de miel, soit parce qu’elle plaît davantage à Dieu que la victime destinée au sacrifice ; soit encore parce que la volonté de Dieu est un aliment plus agréable et plus nourrissant que toutes les autres célestes consolations. Telle du moins la proclamait Jésus quand il disait aux Apôtres : meus cibus est ut faciam voluntatem eius qui misit me.

Splendide est la secrète d’aujourd’hui : « Faites, Seigneur, que nous nous approchions de l’autel de vos mystères, non seulement fréquemment, mais aussi avec les dispositions requises, et non pas par simple habitude. En effet, chaque fois que se renouvelle ce Sacrifice, bien que le Christ victime et prêtre ne puisse plus mourir, Il offre toutefois à son Père et répand sur nous tous les mérites de sa mort rédemptrice. »

L’antienne pour la distribution de la. Communion au peuple est empruntée aujourd’hui, contrairement à la règle, à l’évangile selon saint Jean (6, 57) et elle est semblable à celle du jeudi de la seconde semaine du Carême : « Qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui. » Cette union de l’âme avec Jésus au moyen de la grâce a pour effet ce que décrit si bien saint Jean dans sa Ire Epître (2, 6) : Qui dicit se in Ipso manere, debet, sicut Ille ambulant, et ipse ambulare.

Dans la collecte d’action de grâces nous demandons aujourd’hui deux faveurs spéciales. La première concerne la valeur expiatoire du divin Sacrifice, et c’est la purification de la conscience coupable ; l’autre a pour objet l’augmentation de la charité qui, nous unissant de plus en plus au Christ, fortifie aussi notre union mystique avec tout le corps de l’Église.

Après avoir commenté au peuple la lecture évangélique de ce jour, saint Grégoire le Grand appliqua la description des souffrances de Jérusalem assiégée, à l’âme qui, environnée par les démons, lutte contre la mort et va franchir le seuil de l’éternité. Si, lors de la dernière Cène, Jésus put dire que le démon viendrait bien jusqu’à Lui, mais sans pouvoir exercer sur Lui aucun droit (Jean., 14, 30), tous les saints pourtant ont tremblé en pensant à cet instant suprême. La plus sûre manière de se préparer à la mort est de faire le bien, afin que, par la suite, l’adversaire ne puisse se prévaloir sur nous d’aucun droit.

Dom Pius Parsch, le Guide dans l’année liturgique

Le Christ pleure sur Jérusalem.

L’Église nous présente, aujourd’hui, une image sinistre. C’est comme un phare dans la mer sombre de la vie, et ce phare doit nous préserver des écueils. Cette image offre une leçon, une idée directrice : il y a un enfer : l’âme élue, elle-même, peut être rejetée si elle ne vit pas de la foi. Les deux lectures ont ce trait commun qu’elles parlent toutes les deux de l’infidélité et de la réprobation du peuple élu que Dieu voulait sauver. Méditons pendant toute la semaine cette image saisissante : le Christ se tient debout et pleure devant les portes de la ville élue. La semaine a quelque chose de grave. Excitons en nous l’esprit de pénitence et répétons chaque jour la prière du Canon : « Arrache-nous à la damnation éternelle ».

1. La messe (Ecce Deus). — La messe a aujourd’hui — des textes instructifs ; elle contient — ce qui est une exception, le dimanche — un avertissement.

Le psaume d’Introït (ps. 53) décrit la vie chrétienne. Même après la conversion pascale, cette vie est un combat qui se terminera, il faut l’espérer, par la victoire, comme dans le psaume. Puisse le dimanche ressembler à l’antienne et sceller la victoire pascale ! La semaine, avec ses combats, ressemble au verset. — Nous sommes des enfants imprudents. Bien souvent nous demandons des choses qui nous seraient funestes.

C’est pourquoi l’Église nous fait prier pour obtenir la grâce de ne demander que ce qui est agréable à Dieu (Or.). L’Église nous donne aujourd’hui un grave avertissement. Le baptême, la vocation, l’Eucharistie ne suffisent pas à nous assurer le salut. Toute l’histoire juive nous invite à nous tenir sur nos gardes. Le peuple élu a été rejeté, réprouvé.

Saint Paul nous donne deux paroles qui doivent pendant toute la semaine nous avertir et nous consoler : pas de présomption, mais pas de découragement. « Que celui qui est debout prenne garde de tomber. Aucune tentation ne vous est survenue qui n’ait été humaine. Dieu est fidèle ; il ne permettra pas que vous soyez tentés au-dessus de vos forces, mais, avec la tentation, il vous ménagera aussi une heureuse issue afin que vous puissiez la supporter ».

Le Graduel et le chant de l’Alléluia ont interverti leurs rôles. Le Graduel voit le Seigneur sur son trône ; quant à l’Alléluia (surtout si on lit le psaume en entier)j il montre le violent combat de l’enfer pour conquérir l’âme humaine, il implore ardemment le secours, mais cette prière se voile sous l’Alléluia pascal.

L’Évangile nous montre une scène impressionnante tirée de l’entrée de Jésus à Jérusalem, le dimanche des Rameaux. Jérusalem est l’image de l’âme baptisée qui repousse la grâce. Quel avertissement ! Jésus pleure ; le Créateur, le Juge pleure sur le péché et l’infidélité de sa créature ! Purifions donc le temple de notre âme.

A l’Offertoire, l’âme chante la seconde partie du psaume du dimanche (ps. 18) ; elle exprime ainsi ses impressions sur les graves lectures : je reconnais le temps de la « visite » ; « ton esclave veut garder les commandements ». C’est notre offrande, aujourd’hui.

La Secrète est une prière dogmatique. Elle nous apprend à comprendre et à estimer le sacrifice de la messe : « Toutes les fois que se célèbre la mémoire de ce sacrifice, s’accomplit l’œuvre de notre Rédemption. »

L’antienne de Communion est un véritable cantique de communion : « Celui qui mange ma chair... demeure en moi ». Cette image. fait contraste avec celle qu’évoque l’Évangile. Le fruit du sacrifice doit être la pureté et l’unité (Post.).

2. Quelle est l’attitude de la liturgie par rapport à l’enfer ? — Il nous faut distinguer dans l’histoire de la liturgie deux périodes.

a) L’ancienne liturgie parle peu de l’enfer. L’Église des martyrs est toute remplie de pensées de lumière, elle aspire au retour du Seigneur ; la virginité et le martyre sont son idéal de vie ; elle est environnée de persécuteurs. A cette, époque, la menace de l’enfer était à peu près inutile. C’est pourquoi, dans l’antique liturgie, il est rarement question de jugement et de damnation.

b) Il n’en fut plus de même à l’époque suivante. L’Église reçoit la liberté ; elle est protégée par les souverains séculiers. Des éléments tièdes et indignes pénètrent dans son sein ; la messe et les sacrements ne rencontrent plus le même respect. La haute moralité de l’époque des martyrs décline. L’Église est obligée de recourir à des moyens plus énergiques ; il lui faut inspirer aux chrétiens la crainte des châtiments. C’est de cette époque du Moyen Age que datent les textes liturgiques qui parlent du jugement, de la réprobation et de l’enfer. C’est sans doute alors que fut composé l’office de notre dimanche. C’est dans la messe des morts que cette transformation est le plus sensible. Les parties antiques de cette messe sont encore toutes remplies des joyeuses pensées de la résurrection. Nous demandons, pour ceux qui sont « endormis », la « lumière éternelle » et « la paix ». C’est la conception religieuse du Moyen Age qui a fait naître le « Libera » après la messe, lequel nous donne une représentation dramatique du jugement. — C’est au Moyen Age aussi que sont apparus tous les textes, inspirés par la crainte, de l’ordinaire de la messe, comme le Confiteor, le passage concernant la damnation dans le Canon et avant la Communion, ainsi que le Domine non sum dignus.

Quelle attitude devons-nous donc prendre, dans notre piété, par rapport à l’enfer ? Mettons-nous autant que possible dans les dispositions de l’Église ancienne. Travaillons plutôt d’une manière positive ; considérons le christianisme par son côté lumineux. Ne faisons pas du péché et de l’enfer le thème principal de notre méditation. Soyons un peuple saint qui aime le Père céleste et tend de toutes ses forces vers la maison paternelle. Cependant, à ce joyeux amour de Dieu, ajoutons une goutte de crainte respectueuse. La pensée de l’enfer doit de temps en temps se présenter à notre esprit et contribuer à nous faire chercher notre salut avec zèle. « Que celui qui est debout veille à ne pas tomber ».

Office

Ant. du Magnificat aux 1ères Vêpres Tandis que le Seigneur * enlevait Elie dans le ciel par un tourbillon, Élisée s’écriait : Mon père, char d’Israël et son conducteur.

Leçons des Matines avant 1960

Au premier nocturne.

Commencement du quatrième livre des Rois.

Première leçon. Après la mort d’Achab, Moab se révolta contre Israël. Comme Ochozias était tombé du balcon de son appartement à Samarie et qu’il allait mal, il envoya des messagers à qui il dit : « Allez consulter Belzéboub, dieu d’Eqron, pour savoir si je guérirai de mon mal présent. » L’Ange du Seigneur dit à Élie le Tisbite : « Debout ! monte à la rencontre des messagers du roi de Samarie et dis-leur : N’y a-t-il donc pas de Dieu en Israël, que vous alliez consulter Belzéboub, dieu d’Eqron ? C’est pourquoi ainsi parle le Seigneur : Le lit où tu es monté, tu n’en descendras pas, tu mourras certainement. »

Deuxième leçon. Et Élie s’en alla. Les messagers revinrent vers Ochozias, qui leur dit : « Pourquoi donc revenez-vous ? » Ils lui répondirent : « Un homme nous a abordés et nous a dit : Allez, retournez auprès du roi qui vous a envoyés, et dites-lui : Ainsi par le Seigneur : N’y a-t-il donc pas de Dieu en Israël, que tu envoies consulter Belzéboub, dieu d’Eqron ? C’est pourquoi le lit où tu es monté, tu n’en descendras pas, tu mourras certainement. »

Troisième leçon. Il leur demanda : « De quel genre était l’homme qui vous a abordés et vous a dit ces paroles ? » Et ils lui répondirent : « C’était un homme avec une toison et un pagne de peau autour des reins. » Il dit : « C’est Élie le Tisbite ! » Il lui envoya un cinquantenier et sa cinquantaine, qui monta vers lui – il était assis au sommet de la montagne et le cinquantenier lui dit : « Homme de Dieu ! Le roi a ordonné : Descends ! » Élie répondit et dit au cinquantenier : « Si je suis un homme de Dieu, qu’un feu descende du ciel et te dévore, toi et ta cinquantaine », et un feu descendit du ciel et le dévora, lui et sa cinquantaine.

Au deuxième nocturne.

Sermon de saint Augustin, évêque.

Quatrième leçon. Au cours des récits qui nous sont lus en ces jours, frères très chers, je vous ai souvent avertis de ne pas suivre la lettre qui tue, de ne pas abandonner l’esprit qui vivifie. C’est bien ce que dit l’Apôtre : « La lettre tue, l’Esprit vivifie ». Si nous ne voulons comprendre que les résonances de la lettre, nous ne retirerons des divines lectures, que peu ou point d’édification. Tous les récits que nous avons entendus sont un signe, une image des choses à venir. Figurées dans le Judaïsme, elles se sont accomplies au milieu de nous, par le don de la grâce de Dieu.

Cinquième leçon. Le bienheureux Élie est une figure du Seigneur, notre Sauveur. Tout comme Élie a souffert persécution de la part de Juifs, ainsi notre Seigneur, le véritable Élie, fut réprouvé et méprisé par des Juifs mêmes. Élie abandonne son peuple et le Christ déserte la synagogue. Élie s’en va au désert et le Christ vient dans le monde. Élie au désert est assisté par les corbeaux qui le nourrissent et le Christ dans le désert de ce monde est réconforté par la foi des Nations.

Sixième leçon. Car ces corbeaux qui, sur l’ordre du Seigneur, servaient le bienheureux Élie figuraient le peuple des Nations. Voilà pourquoi il est dit de l’Église des Nations : « Je suis noire mais pourtant belle, fille de Jérusalem ». Comment cette Église est-elle noire mais pourtant belle ? Noire par nature, belle par la grâce. Pourquoi noire ? « Vois, je suis né mauvais ma mère m’a conçu pécheur ». Pourquoi belle ? « Efface mon péché avec l’hysope, je serai pur, lave-moi, je serai plus blanc que neige ».

Au troisième nocturne.

Lecture du saint Évangile selon saint Luc.
En ce temps-là : Comme Jésus arrivait près de Jérusalem, en voyant la ville, il pleura sur elle et il dit : Si tu connaissais, toi aussi, au moins en ce jour qui t’est donné, ce qui te procurerait la paix ! Mais maintenant cela est caché à tes yeux. Et le reste.

Homélie de saint Grégoire, pape. Septième leçon. Quiconque a lu l’histoire de la chute de Jérusalem survenue sous les chefs romains Vespasien et Titus, reconnaît cette ruine que le Seigneur a décrite en pleurant. N’est-ce pas les chefs romains qu’il dénonce quand il dit : « Car des jours viendront sur toi, où tes ennemis t’entoureront de tranchées » ? Et ces paroles aussi : « Ils ne laisseront pas en toi pierre sur pierre », témoignent du déplacement même de cette ville. Car si maintenant elle a été reconstruite en dehors de la porte, là où le Seigneur fut crucifié, c’est que la Jérusalem antérieure a été renversée de fond en comble, comme il est dit.

Huitième leçon. On indique pour quelle faute elle a subi la peine de sa ruine : c’est « parce que tu n’as pas reconnu le temps où tu étais visitée ». Le Créateur de toutes choses avait, en effet, daigné la visiter par le mystère de son Incarnation. Mais elle ne s’est guère souciée ni de sa crainte ni de son amour. La prophétie y fait aussi allusion quand elle interpelle les oiseaux du ciel pour réprimander le cœur humain : « Même la cigogne, dans le ciel, connaît sa saison. La tourterelle, l’hirondelle et la grue observent le temps de leur migration. Et mon peuple ne connaît pas le droit du Seigneur »

Neuvième leçon. Mais oui ! Le Rédempteur pleure la ruine de cette cité infidèle alors que cette cité même ne se doute en rien de ce qui va se passer. C’est bien a elle que le Seigneur dit en pleurant : « Si tu avais pu reconnaître, toi aussi, » – sous-entendu : tu pleurerais –. Mais parce que tu ignores ce qui t’attend tu jouis. Et c’est pourquoi il ajoute : « En ce jour qui était le tien, ce qui t’apportait la paix ». Car en son jour où elle se livrait aux désirs charnels et ne se souciait guère des malheurs à venir, elle avait ce qui pouvait lui apporter la paix.

Ant. du Benedictus à Laudes Le Seigneur s’étant approché * de Jérusalem, voyant la ville, il pleura sur elle, en disant : Si tu connaissais, toi aussi, que des jours viendront sur toi où tes ennemis t’environneront de tranchées, où ils t’enfermeront et te serreront de toutes parts ; et ils te renverseront à terre : parce que tu n’as pas connu le temps où tu as été visitée.

Ant. du Magnificat aux 2èmes Vêpres Il est écrit : * Ma maison est une maison de prière ; mais vous, vous en avez fait une caverne de voleurs. Et il enseignait tous les jours dans le temple.

Textes de la Messe

Dominica Nona post Pentecosten

9ème Dimanche après la Pentecôte

II Classis
2ème Classe
Ant. ad Introitum. Ps. 53, 6-7.Introït
Ecce, Deus adiuvat me, et Dóminus suscéptor est ánimæ meæ : avérte mala inimícis meis, et in veritáte tua dispérde illos, protéctor meus, Dómine.Voici que Dieu vient à mon aide, et que le Seigneur est le protecteur de ma vie. Faites retomber les maux de mes ennemis et exterminez-les dans votre vérité, Seigneur, mon protecteur.
Ps. ibid., 3.
Deus, in nómine tuo salvum me fac : et in virtúte tua libera me.O Dieu, sauvez-moi par votre nom ; et rendez-moi justice par votre puissance.
V/.Glória Patri.
Oratio.Collecte
Páteant aures misericórdiæ tuæ, Dómine, précibus supplicántium : et, ut peténtibus desideráta concédas ; fac eos quæ tibi sunt plácita, postuláre. Per Dóminum.Seigneur, que les oreilles de votre miséricorde soient ouvertes aux prières de ceux qui l’implorent ; et afin que vous leur accordiez ce qu’ils désirent de vous, faites qu’ils ne vous demandent que ce qui vous est agréable.
Léctio Epístolæ beáti Pauli Apóstoli ad Corinthios.Lecture de l’Épître du B. Apôtre Paul aux Corinthiens.
1. Cor. 10, 6-13.
Fratres : Non simus concupiscéntes malórum, sicut et illi concupiérunt. Neque idolólatræ efficiámini, sicut quidam ex ipsis : quemádmodum scriptum est : Sedit pópulus manducáre et bíbere, et surrexérunt lúdere. Neque fornicémur, sicut quidam ex ipsis fornicáti sunt, et cecidérunt una die vigínti tria mília. Neque tentémus Christum, sicut quidam eórum tentavérunt, et a serpéntibus periérunt. Neque murmuravéritis, sicut quidam eórum murmuravérunt, et periérunt ab exterminatóre. Hæc autem ómnia in figúra contingébant illis : scripta sunt autem ad correptiónem nostram, in quos fines sæculórum devenérunt. Itaque qui se exístimat stare, vídeat ne cadat. Tentátio vos non apprehéndat, nisi humána : fidélis autem Deus est, qui non patiétur vos tentári supra id, quod potéstis, sed fáciet étiam cum tentatióne provéntum, ut póssitis sustinére.Mes Frères, ne convoitons pas les choses mauvaises, comme eux les convoitèrent. Ne devenez pas idolâtres, comme quelques-uns d’entre eux, selon qu’il est écrit : "Le peuple s’assit pour manger et pour boire ; puis ils se levèrent pour se divertir." Ne nous livrons point à l’impudicité, comme quelques-uns d’entre eux s’y livrèrent ; et il en tomba vingt-trois mille en un seul jour. Ne tentons point le Christ, comme le tentèrent quelques-uns d’entre eux, qui périrent par les serpents. Ne murmurez point comme murmurèrent quelques-uns d’entre eux, qui périrent sous les coups de l’Exterminateur. Or toutes ces choses leur sont arrivées en figure, et elles ont été écrites pour notre instruction, à nous qui sommes arrivés à la fin des temps. Ainsi donc que celui qui croit être debout prenne garde de tomber. Aucune tentation ne vous est survenue, qui n’ait été humaine ; et Dieu, qui est fidèle, ne permettra pas que vous soyez tentés au delà de vos forces ; mais, avec la tentation, il ménagera aussi une heureuse issue en vous donnant le pouvoir de la supporter.
Graduale. Ps. 8, 2.Graduel
Dómine, Dóminus noster, quam admirábile est nomen tuum in universa terra !Seigneur, notre maître, que votre nom est admirable dans toute la terre.
V/. Quóniam eleváta est magnificéntia tua super cælos.Car votre magnificence s’élève au dessus des cieux.
Allelúia, allelúia. V/.Ps. 58, 2.
Eripe me de inimícis meis, Deus meus : et ab insurgéntibus in me líbera me. Allelúia.Sauvez-moi des mains de mes ennemis, ô mon Dieu, délivrez-moi de ceux qui se lèvent contre moi.
+ Sequéntia sancti Evangélii secundum Lucam.Lecture du Saint Evangile selon saint Luc.
Luc. 19, 41-47.
In illo témpore : Cum appropinquáret Iesus Ierúsalem, videns civitátem, flevit super illam, dicens : Quia si cognovísses et tu, et quidem in hac die tua, quæ ad pacem tibi, nunc autem abscóndita sunt ab óculis tuis. Quia vénient dies in te : et circúmdabunt te inimíci tui vallo, et circúmdabunt te : et coangustábunt te úndique : et ad terram prostérnent te, et fílios tuos, qui in te sunt, et non relínquent in te lápidem super lápidem : eo quod non cognóveris tempus visitatiónis tuæ. Et ingréssus in templum, cœpit eícere vendéntes in illo et eméntes, dicens illis : Scriptum est : Quia domus mea domus oratiónis est. Vos autem fecístis illam speluncam latrónum. Et erat docens cotídie in templo.En ce temps-là, Jésus s’étant approché de Jérusalem, voyant la ville, il pleura sur elle, en disant : Si tu connaissais, toi aussi, au moins en ce jour qui t’est donné, ce qui te procurerait la paix ! Mais maintenant cela est caché à tes yeux. Il viendra sur toi des jours où tes ennemis t’environneront de tranchées, où ils t’enfermeront et te serreront de toutes parts ; et ils te renverseront à terre, toi et tes enfants qui sont au milieu de toi, et ils ne laisseront pas en toi pierre sur pierre, parce que tu n’as pas connu le temps où tu as été visitée. Et étant entré dans le temple, il se mit à chasser ceux qui y vendaient et ceux qui y achetaient, leur disant : il est écrit : Ma maison est une maison de prière ; mais vous, vous en avez fait une caverne de voleurs. Et il enseignait tous les jours dans le temple.
Credo
Ant. ad Offertorium. Ps. 18, 9, 10, 11 et 12.Offertoire
Iustítiæ Dómini rectæ, lætificántes corda, et iudícia eius dulcióra super mel et favum : nam et servus tuus custódit ea.Les justices du Seigneur sont droites, elles réjouissent les cœurs ; ses ordonnances sont plus douces que le miel et qu’un rayon plein de miel ; aussi votre serviteur les observe fidèlement.
Secreta.Secrète
Concéde nobis, quǽsumus, Dómine, hæc digne frequentáre mystéria : quia, quóties huius hóstiæ commemorátio celebrátur, opus nostræ redemptiónis exercétur. Per Dóminum.Accordez-nous, s’il vous plaît, Seigneur, d’assister souvent et dignement à ces saints mystères ; car chaque fois que l’on célèbre ce sacrifice commémoratif, les fruits de notre rédemption sont appliqués. Par Notre-Seigneur.
Praefatio de sanctissima Trinitate ; non vero in feriis, quando adhibetur Missa huius dominicæ, sed tunc dicitur praefatio communis. Préface de la Sainte Trinité  ; mais les jours de Féries, où l’on reprend la Messe de ce Dimanche, on dit la Préface Commune .
Ant. ad Communionem. Ioann. 6, 57.Communion
Qui mandúcat meam carnem et bibit meum sánguinem, in me manet et ego in eo, dicit Dóminus.Celui qui mange ma chair et boit mon sang, demeure en mol et moi en lui, dit le Seigneur.
Postcommunio.Postcommunion
Tui nobis, quǽsumus, Dómine, commúnio sacraménti, et purificatiónem cónferat, et tríbuat unitátem. Per Dóminum.Faites, nous vous en supplions, Seigneur, que la réception de votre sacrement, nous purifie et nous unisse à vous. Par Notre-Seigneur Jésus-Christ.

[1] Luc. XXI, 32.

[2] Matth. XX, 19.

[3] Ibid. XXVII, 25.

[4] Jos. De bell. VI, 9.

[5] Deut. XXVIII, 49.

[6] Luc, XXI, 22.

[7] Matth. XXIV, 6 ; Luc. XXI, 9.

[8] Luc. XXI, 20-21.

[9] Marc, XIII, 4.

[10] Jos. De bell. 11, 19.

[11] Luc. XXI, 20.

[12] Zach. XI, 10.

[13] Isai. L, 11.

[14] Matth. XXIV, 9 ; Marc, XIII, 10.

[15] Jos. De bell. III, 7.

[16] Ibid. IV, 1.

[17] Isai. IX, 1-2.

[18] Luc. I, 78-79.

[19] Psalm. XVII, 12.

[20] Luc. IV, 24.

[21] Psalm. XVII, 42-43.

[22] Jos. De bell. III, 9.

[23] Matth. XI, 20-24.

[24] Amos, III, 2-3.

[25] Jos. De bell. IV, 7.

[26] Matth. III, 5-12.

[27] Jean. XIX, 15.

[28] Luc. X, 12.

[29] Senec. Natur. Quœst. VI, 1 ; Tac. An. XIV, 27 ; XV, 22.

[30] Senec. Ibid. 27 ; Tac. Ibid. XVI, 13 ; Suet. in Ner. 39.

[31] Tac. Hist. V, 13 ; Jos. De bell. VI, 5.

[32] Luc. XXI, 10-11.

[33] Deut. XXVIII, 15-68.

[34] Rom. IX, 2-5.

[35] Isai. VI, 9 ; Matth. XIII, 14-15.

[36] Matth. IV, 4.

[37] Psalm. LXVIII, 23-24.

[38] Rom. XI, 17.

[39] Ibid. 20.

[40] Ibid. 3o.

[41] Rom. XI, 20-22.

[42] Hymn. Adv. ad Vesp.

[43] Matth. XXIV, 3.

[44] Apoc. XXII, 17.

[45] Heb. III, 17.

[46] Sap. X, 17.

[47] I Cor. X, 1-6.

[48] Zach. IX, 9.

[49] Soph. III, 1-4 ; I, 9.

[50] Ibid. II.

[51] Le Temps pascal, T. 1, p. 266.

[52] Ezech. IX, 5-7.

[53] Matth. XXVII, 20.

[54] Jean. XI, 47-53.

[55] Jos. De bell. II, 20, et seq.

[56] Jos. De bell. IV, 5.

[57] Isai. III,6.

[58] Jos De bell. IV, 3.

[59] Jos. De bell. IV, 4.

[60] Isai. III, 11.

[61] Soph. 1, 8, 17.

[62] Ibid. 14-16 ; Ezech. XXIV, 3-5.

[63] Jac. I, 1.

[64] Ibid. V, 1-3.

[65] Jer. V, 5, 9.

[66] Jos. De bell. IV, 6.

[67] IV Reg. XV, 29 ; XVII, 6, 18, 23-41.

[68] Jos. De bell. IV, 7, 9.

[69] Abd. 5, 6.

[70] Ubi supra.

[71] Jean. XVIII, 40.

[72] Jos. De bell. VII, 8.

[73] Ibid. V, 1.

[74] Matth. XXIV, 15.

[75] Jos. ubi supra.

[76] Jos. De bell. VI, 9.

[77] Act. II, 5.

[78] Act. II, 38.

[79] Ibid. III, 22-23.

[80] Luc. XXI, 34-35.

[81] Jos. De bell. V, 2.

[82] Au mardi de Pâques.

[83] Isai. XXIX, 1.

[84] Amos, V, 23.

[85] Ibid. 1.

[86] Ibid. 16.

[87] Ibid.

[88] Jos. De bell. VI, 5.

[89] Isai. XXIX, 9-14 ; LI, 17.

[90] Jos. De bell. V, 3.

[91] Amos, V, 21.

[92] Ibid 18-19.

[93] Jerem. XIV, 18.

[94] Jos. De bell. V, 10.

[95] Luc. XXIII,7-12.

[96] Jos. De bell. V, 11.

[97] Tac. Hist. V, 11.

[98] Jos. De bell, V, 12.

[99] Isai. XXIX, 2-3.

[100] Thren. V, 9-10.

[101] Ibid. I, 11.

[102] Deut. XXVIII, 56-57 ; Jos. De bell. V, 10, 12.

[103] Jos. Ibid. VI, 3 ; Psalm. LVIII, 7, 15-16.

[104] Jos. Ibid. ; Deut. XXVIII, 53-56.

[105] Jos. De bell. V, 13.

[106] Ibid.

[107] Act. I, 18.

[108] Zach. XI, 12-13.

[109] Jos. De bell. V, 10 ; Matth. XXIV, 21.

[110] Dan. VIII, 11-13.

[111] Jos. De bell. VI, 5.

[112] Jos. De bell. VI, 1, 2.

[113] Ibid. 4.

[114] Ibid.

[115] Jos. de bell. VI, 5.

[116] Ibid. 9.